
Afterland · 2285
Le monde, tel qu’il est
Ceci est la version courte.
Aux feux, vous l’entendrez plus longue, autrement, et fausse exprès.

Une fois, le monde avait une seule langue, et il bâtit une tour pour déranger le ciel. Le ciel cassa la langue en mille morceaux et les lança aux quatre coins de la terre. La plupart des conteurs appellent ça une punition. Sur ce rivage, on appelle ça une semaison, parce que c’est dans la différence que le sens habite.
Les morceaux s’amassèrent plus épais sur le rivage le plus chaud, où les langues semées finirent par venir faire du commerce, et y trouvèrent ceux qui l’habitaient déjà. Les mots s’y tressèrent. Et quatre choses se révélèrent n’avoir besoin d’aucune langue : une coupe qu’on tend, une ligne tracée entre ceci et cela, un poids honnête, et une chose faite, avec la manière de la faire. Quatre guildes poussèrent autour d’elles. Les Coupes, les Épées, les Deniers et les Bâtons. Sortez un jeu de cartes : vous tenez leur liste.
Plus tard, les mots apprirent à dire plus qu’ils ne disaient. Plus tard encore, on leur demanda de tout dire, et un mot qui dit tout dit la même chose que le mot d’à côté.
Puis la tour revint. Une seule langue, un seul mot pour une seule chose, comme avant que le ciel s’en mêle, sauf que cette fois les mots s’étaient vidés, et les mots plats refusaient de porter ce qu’on leur demandait de porter. La langue cassa. La pierre dit que c’est arrivé en 2222 : quatre deux, un de chaque couleur, chaque guilde à son plus faible.
La loi lâcha, puis l’argent, puis les cartes du pays. Les pierres au-dessus des morts se turent, et les lettres qu’on avait d’eux cessèrent de parler au milieu d’une phrase.
Pourquoi icitte
Les survivants suivirent l’eau chaude jusqu’à la seule ville que l’aplatissement n’avait jamais tout à fait finie.
Parce que les chansons étaient en deux langues, et qu’on peut pas aplatir une chose qui est déjà deux choses. Parce que les recettes vivaient dans les mains et avaient jamais été écrites, donc y avait rien à prendre. Parce que cette mer-là a jamais lu un mot de sa vie et commencera pas aujourd’hui. Parce que les quatre guildes ont jamais été dans les mots, pour commencer.
Et à cause d’un livre de non-sens délibéré, que personne icitte va nommer et que tout le monde icitte cite de travers, exprès.
La tour
On la rebâtit, dans les ruines de la première, avec des feux. Chaque histoire contée dans une autre langue est une pierre. Elle est jamais finie et elle est jamais d’une seule langue, et c’est toute la différence.
La première tour fut bâtie par des gens d’accord sur tout. Celle-ci est bâtie par des gens d’accord sur rien, sauf sur qui boit le premier.

La pierre
Inscription au pied du Homard. Afterland, 2285. Une ligne s’est effacée aux intempéries. Le trou est laissé tel quel.
Étranger, tu lis ceci parce que quelqu’un t’a versé à boire en premier.
C’est plus vieux que la pierre, et plus vieux que ses lettres.
Le monde eut jadis une seule langue, et bâtit un escalier pour troubler le ciel.
Le ciel sema la langue comme une graine.
Ce qui cassa ne diminua point.
Mille bouches s’en allèrent, portant des sens qu’aucune autre bouche ne pouvait porter.
Elle s’amassa icitte, à l’eau chaude.
L’eau est chaude, et personne l’a jamais expliqué.
C’était un âge où les années n’étaient pas encore clôturées,
et un chevalier pouvait trinquer avec un marin pas encore né.
Quatre choses n’avaient besoin d’aucun mot.
Une coupe tendue.
Une ligne tracée entre ceci et cela.
Un poids qui est juste.
Une chose faite, et la manière de la faire.
Nos mots s’y tressèrent, un mot de plusieurs bouches.
Leurs marques dérivèrent entre deux langues, et les deux ont raison.
Une loi nous est parvenue sans papier dessous.
L’étranger boit le premier.
Un masque n’a jamais été une cachette.
C’est un second visage, et les deux se voient.
Une fille trop jeune pour la salle demanda pourquoi tout voulait dire deux fois.
Personne l’avait demandé avant.
Après elle, un mot put dire plus qu’il ne disait,
et personne n’eut à lâcher l’une ou l’autre moitié.
Elle n’est sur aucune liste. Chaque récit de sa robe dit autre chose.
Puis on demanda à un mot de tout vouloir dire,
et le thé ne s’épuisa pas,
et personne ne fit la vaisselle,
et ce fut la même heure pendant très longtemps.
〔 perdu 〕
Puis une seule langue encore, et un seul mot pour une seule chose,
et le mot était creux, et il cassa.
C’était l’an 2222. Quatre deux. Un de chaque couleur. Chaque guilde à son plus faible. Ça se lit pareil des deux bouts.
De petites choses nous ont épargnés.
Deux langues à une même table.
Du pain jamais écrit.
Une mer qui a jamais lu.
Et un livre de non-sens délibéré, qu’on ne nomme pas,
qu’on cite tout de travers chaque soir, et qu’on garde ainsi.
À chaque porte, à chaque âge, la même question.
Jadis tu répondais avec tes mains.
Puis avec n’importe quoi sauf ton nom.
Puis plus personne n’écoutait.
Icitte, avec un seul nom, et pas avant que la tasse soit vide.
Au-dessus de toi se dresse une chose dont personne a écrit la raison.
Quatre guildes la réclament. Aucun papier a survécu pour trancher.
Elle a survécu à tout ce qui en avait une.
Nous aussi.
À côté, on rebâtit l’escalier,
de travers, et lentement, dans toutes les langues qu’on a,
et on le finira pas, et c’est ça, l’affaire.
Tant que le Homard est deboute, nous autres aussi.
On verse d’abord. On demande après.
Dressée par les lames, qui ont perdu.
Le reste se conte aux feux, du 1er au 3 octobre 2027.
